
Politique et relations publiques


Les élections du 8 septembre 2021.
Ils ont payé le prix de leur choix irresponsable de se jeter dans les bras du pouvoir, plutôt que de rester fidèles à ceux qui les avaient portés jusqu’à ce pouvoir.
De graves erreurs ont été commises par la direction du Parti de la justice et du développement (PJD). Je suis presque sûr que l’une des plus grandes, sinon la plus importante, est leur position immorale envers la cause palestinienne, qui a détruit ce qui restait de leur crédibilité aux yeux et dans les cœurs des électeurs, y compris un grand nombre de leurs partisans et même ceux qui soutenaient ce compromis détestable, quelle qu’en soit la pertinence.
Depuis l’annonce des résultats des élections du 8 septembre 2021, les analystes, qu’ils soient marocains ou étrangers, se sont interrogés et ont cherché les raisons de cette chute retentissante, sans précédent dans l’histoire des élections au Maroc, d’un parti à référentiel islamique qui était le seul à être parvenu au gouvernement par une volonté populaire, en dehors des pratiques de fraude habituelles.
Bien sûr, il y a les explications générales, telles que la longue durée passée au pouvoir, bien que cet argument soit relatif, car il existe des exemples, même de nos jours, qui contredisent cette explication.
Il y a aussi l’échec du parti à tenir ses promesses électorales, en particulier en matière de lutte contre la corruption, alors que cette dernière est profondément enracinée dans la société en raison d’une culture et d’une mentalité makhzénienne qu’il est impossible de combattre sans abandonner définitivement cette mentalité autoritaire dominatrice des détenteurs du pouvoir.
Un autre facteur est les luttes internes au sein du parti depuis l’éviction de M. Benkirane de la présidence du secrétariat général, une situation que le pouvoir a exacerbée en empêchant M. Benkirane de former le gouvernement pendant six mois, en raison de son refus de se soumettre aux exigences du Palais, transmises par M. Akhannouch. Par la suite, M. El Othmani a été désigné et n’a pas hésité, avec la couverture des dirigeants du parti, à appliquer les directives sans le moindre scrupule, que Dieu lui pardonne.
Il y a aussi une autre explication, rarement mentionnée par les analystes, qui est la responsabilité des mesures injustes prises au plus haut niveau contre de nombreuses catégories vulnérables de la société dans le cadre de la lutte contre la propagation du Covid-19, notamment l’imposition de restrictions parfois arbitraires.
En outre, il y a la domination du ministère de l’Intérieur sur l’ensemble du processus électoral, rendant impossible la vérification de la véracité des résultats annoncés en l’absence des procès-verbaux de nombreux bureaux de vote et parfois même de la destruction des bulletins de vote.
À cela s’ajoute la tolérance à l’égard de l’achat de voix et de la distribution de faveurs, sans aucune intervention des autorités compétentes.
Cependant, toutes ces raisons n’exonèrent pas M. El Othmani et la direction de ce parti, sur lequel nous avions fondé de grands espoirs, de leur responsabilité. Ils ont largement contribué à ce déclin sans précédent, car ils n’ont pas pris conscience de la situation dans laquelle ils se trouvaient, avec leur secrétaire général se pliant aux désirs des hautes instances, oubliant ou feignant d’oublier que sans les voix des électeurs, il n’aurait jamais rêvé d’accéder à ce poste élevé, tout comme les membres de la direction de son parti.
Comment M. El Othmani a-t-il pu ignorer le sort de ses prédécesseurs, depuis les défunts Belafrej et Abdallah Ibrahim (cas particulier), en passant par Mohamed Benhima, Ahmed Osman, et Abdelatif Filali, jusqu’à Abdelrahmane El Youssoufi, qui a joué un rôle crucial dans la transition du pouvoir mais dont la contribution historique n’a pas été reconnue par les piliers du nouveau régime ? Tous ont été écartés de la scène politique une fois leur utilité épuisée.
Parmi toutes ces raisons et ces explications, je pense que la principale cause de ces résultats catastrophiques pour ce parti, qui est arrivé à la tête du gouvernement par une volonté populaire et sur une base religieuse, est la question de la normalisation avec Israël. M. El Othmani et plusieurs membres du secrétariat général y ont adhéré de manière humiliante, en contradiction avec leurs principes, leurs engagements et les sentiments de la grande majorité de la société marocaine, y compris une grande partie des membres de leur propre parti et de leurs sympathisants issus de différents partis et courants politiques.
Sinon, comment expliquer le très faible nombre de voix exprimées en leur faveur lors de ces élections, même si la fraude avait atteint son paroxysme, un nombre qui ne correspond même pas à celui de la base électorale traditionnelle de leur parti et de leurs partisans ?
Certains diront que la normalisation a été acceptée par la majorité des Marocains et qu’elle ne peut avoir eu un impact aussi fort sur les électeurs. Cependant, cette opinion exprimée par certains analystes ne repose pas sur des données concrètes issues de sondages d’opinion, qui confirment ou infirment cette hypothèse.
En l’absence de possibilité d’utiliser ces outils scientifiques pour sonder l’opinion, bien que garantis par la Constitution en matière de droit d’accès à l’information, je pense que la plupart des Marocains n’ont accepté la normalisation qu’à contrecœur, et que leur conscience vive à l’égard de la cause palestinienne est restée enflammée, même inconsciemment. Dès qu’ils ont pu exprimer leur colère et leur mécontentement, ils n’ont pas hésité à punir ceux qui ont participé à cette « trahison », en particulier M. El Othmani et la direction de son parti, d’une manière humiliante.
M. El Othmani, même s’il voyait un intérêt national dans cet accord, aurait dû éviter de signer personnellement ce document infâme qui accepte la plupart des « conditions de l’accord du siècle », y compris l’abandon de la revendication de Jérusalem comme capitale de la Palestine, des frontières de 1967 et du droit au retour. Il aurait pu proposer, par exemple, que M. Bourita signe à sa place, justifiant sa position par le fait qu’on lui avait demandé, peu de temps auparavant, de déclarer le contraire de ce qu’il allait signer. Je ne pense pas que cette position de sa part aurait empêché la conclusion de cet accord, déjà négocié en dehors des rouages du gouvernement.
Cela aurait été « le moindre mal », où nous aurions pu comprendre sa décision de ne pas démissionner, car il aurait agi « pour le bien du pays », et non par attachement à son poste.
Ce déclin retentissant de ce parti à référentiel islamique, auquel un grand nombre d’électeurs avaient accordé leur confiance lors des deux précédentes élections, au moins pour son adhésion aux principes de moralité et de vertu, que les gouvernements précédents, qu’ils soient de gauche ou laïques, n’avaient pas respectés, est principalement dû à ce comportement immoral, indépendamment de leur soutien ou non à cet accord.
Cela a été un coup de poignard dans le dos de M. El Othmani, détruisant ce qui restait de sa crédibilité, lorsqu’il a été amené à déclarer publiquement que la position du Maroc, de son roi, de son gouvernement et de son peuple, était contre la normalisation, pour ensuite signer quelques semaines plus tard un accord reconnaissant l’opposé de ce qu’il avait affirmé, et pour lequel les Marocains l’avaient acclamé avec enthousiasme.
On se demande comment M. El Othmani, en tant que psychiatre, n’a pas pu mesurer l’impact de la contradiction entre ses positions dans cet accord sur la conscience des Marocains, y compris celle de ses partisans.
Comment M. El Othmani a-t-il pu oublier ou ignorer qu’il était parvenu à la tête du gouvernement grâce à une base électorale qui avait voté pour son parti en raison de sa référence islamique, et que le minimum attendu de lui était de respecter les principes de cette noble religion ? Où sont les valeurs morales lorsqu’il dit une chose et en fait une autre, au nom de l’intérêt du pays, selon ses dires ? C’est comme s’il se dénudait de ses principes religieux chaque fois qu’il exerçait des fonctions politiques. Pourquoi aurait-il gagné la confiance des électeurs proches du courant islamique, s’il devait agir comme les autres ?
Ce qui me peine aujourd’hui, c’est que M. El Othmani avait reçu des avertissements clairs sur les risques de se fondre dans le système de pouvoir de manière si docile, en raison des tentations qu’il présente et des pièges qu’il recèle. Dès 2007, il avait été averti de ce qui attendrait son parti s’il rejoignait le gouvernement et s’insérait dans ce système infernal qu’il prétendait vouloir réformer de l’intérieur, alors qu’il l’a au contraire séduit, brisé sa volonté et poussé à voir le mal comme un bien, acceptant les injustices, fermant les yeux sur les abus, et tolérant ceux qu’il était censé combattre, à savoir les symboles de la corruption, du monopole, de la domination et de l’enrichissement illégal.
Aujourd’hui, il paie le prix de sa soumission au makhzen et
de son abandon à sa volonté.
Imaginons si M. El Othmani et les hauts responsables de ce parti avaient suivi les suggestions qui leur avaient été faites à l’époque, afin de ne pas tomber dans le piège du pouvoir. Si ses ministres et hauts responsables s’étaient contentés de revenus financiers modestes et avaient reversé la différence de leurs salaires exorbitants et immoraux, bien que légaux, à un fonds de solidarité avec les pauvres, par exemple. S’ils avaient continué à vivre dans leurs maisons et à utiliser leurs voitures pour se rendre au travail. S’ils avaient refusé tous ces avantages attrayants qui leur étaient accordés, ils n’auraient pas été impliqués dans la mise en œuvre de décisions injustes à l’encontre des citoyens libres de ce peuple opprimé, jetés en prison pour des raisons mesquines et inventées. Et M. Benkirane, par exemple, n’aurait pas perdu ce qu’il avait de plus précieux, à savoir sa crédibilité, en acceptant cette « allocation royale » exorbitante aux yeux des pauvres de ce pays opprimé, comme si elle provenait d’un budget distinct de celui de l’État.
M. Benkirane continue de se vanter de sa défense acharnée du Palais, sans se rendre compte de ce que nos ancêtres savaient depuis des siècles : « Ne fais pas confiance au makhzen », car ce dernier peut trahir ses serviteurs les plus fidèles, même s’ils lui ont prouvé leur loyauté en tant que « serviteurs dévoués ».
Et voilà que leur parti s’effondre.
Et voilà que l’expérience de l’islam politique au pouvoir s’effrite à cause de son échec retentissant à comprendre et à évaluer la situation.
Et voilà M. El Othmani hors service, sans avenir politique ni même une vie sociale digne de ce nom.
Que cela serve de leçon à ceux qui ont la sagesse.
Idriss El Kettani
Ancien ambassadeur au Koweït.

Témoignage en faveur des frères algériens et de leur amour pour le peuple marocain.
Une fois de plus, les frères algériens ont exprimé avec sincérité et spontanéité leur sympathie et leur solidarité envers leurs frères marocains lors des matchs de la Coupe du Monde de football 2022, organisée avec brio par l’État frère du Qatar.
Je pense que cette démonstration de solidarité de la part de nos frères algériens, malgré toutes les restrictions imposées par leurs autorités militaires, vient mettre fin aux efforts répétés de ces autorités, notamment ces dernières années, pour nourrir l’hostilité envers leurs frères marocains.
Je crois que cet événement est le meilleur résultat de la brillante performance de notre équipe nationale, et pour encourager et renforcer l’affection que la majorité des Marocains ressentent pour leurs frères algériens, j’ai décidé de partager ce témoignage en faveur de frères algériens, basé sur des événements et des expériences que j’ai vécus avec eux, et qui me font affirmer que le peuple algérien est, dans sa majorité, le plus proche du peuple marocain, malgré les pressions exercées par leurs dirigeants successifs et les fausses informations qu’ils ont reçues sur le Maroc et les Marocains pendant plus de quarante ans.
Ce qui me permet d’affirmer cette conviction, ce sont plusieurs signaux que j’ai reçus personnellement à différentes étapes et pendant plus de trente ans, que je vais vous presenter ci après
Premier témoignage :
Fin novembre 1975, je me trouvais à Alger pour représenter le Maroc à la Conférence des ministres africains du commerce, en remplacement de M. Abdelatif Ghassassi, alors ministre chargé du commerce, dont je dirigeais le cabinet.
À cette époque, les relations officielles entre le Maroc et l’Algérie étaient au plus bas, du fait que le Maroc venait de remporter des succès successifs dans le processus de récupération des territoires sahariens , grâce à l’organisation de la Marche Verte le même mois, accompagnée d’une campagne féroce contre le Maroc par le président Boumediene et certains hauts responsables algériens. Cette campagne de denigrement a conduit le pouvoir algerien à la décision la plus inhumaine consistant a expulser des dizaines de milliers de Marocains résidant en Algérie dans des conditions déplorables, espérant que le Maroc réagirait de manière similaire, ce qui pousserait le peuple algérien à soutenir leur position hostile. Cependant, le Maroc a déjoué ce stratagème et n’a pas appliqué le principe de réciprocité comme les dirigeants algériens l’avaient espéré. En conséquence, le peuple algérien a montré encore plus de sympathie envers ses frères marocains.
Dans cette atmosphère, je me suis retrouvé seul membre representnt le Maroc a cette reunion ministerielle à m’opposer aux interventions du ministre algérien du commerce, M. El Ayachi Yaker, qui, en tant que président de la conférence, a tenté de faire passer une résolution rejetant le droit du Maroc de récupérear son Sahara. J’ai insisté pour que la procédure habituelle de la conférence soit respectée, car l’ordre du jour approuvé ne prévoyait aucun point permettant de discuter de cette question purement politique.
Le débat s’est intensifié au point que j’ai ressenti une poussée d’émotion en déclarant des propos que le représentant tunisien a interprété comme une « déclaration de guerre », tout en me précisant qu’il avait reçu des instructions du président Bourguiba pour soutenir la position marocaine, mais qu’il n’était pas prêt à soutenir de telles déclarations.
Dans cette atmosphère tendue, après les réunions du matin et du soir, je rejoignais ma chambre dans l’un des hôtels de “Club des Pins”, à la périphérie d’Alger, un complexe comprenant plusieurs hôtels, villas et salles de réunion, dont une abritait cette conférence ministérielle.
Pendant trois jours consécutifs, à la même heure chaque soir, M. Abdelaziz Khellaf me rendait visite à l’hôtel et me demandait de le rejoindre dans le hall. Je descendais de ma chambre, pensant qu’il avait quelque chose à me transmettre.
M. Abdelaziz Khelif dirigeait la délégation algérienne à cette conférence. Il était un haut cadre au ministère de l’Énergie et des Mines, en tant que directeur général de la planification, l’un des principaux adjoints du ministre Belaïd Abdesselam, considéré à l’époque comme l’un des ministres les plus puissants du gouvernement de Boumediene. Plus tard, M. Khellaf deviendra ministre du Commerce à la fin des années 1970, puis ministre des Finances lors de la période de rapprochement entre les deux pays à la fin des années 1980, avant de devenir le secrétaire général de la présidence de la République sous le dernier mandat de Chadli Bendjedid au début des années 1990.
Je l’avais déjà rencontré lors de plusieurs conférences économiques auxquelles nous avions tous deux participé au sein de nos délégations respectives, et malgré les tensions de cette période difficile, je ne l’avais jamais vu intervenir dans ces débats houleux qui marquaient souvent les échanges entre les délégations de nos deux pays.
C’est là que réside le point essentiel.
Chaque soir, comme mentionné, M. Abdelaziz Khelif venait me rendre visite à ma chambre, et nous échangions quelques mots sur des sujets généraux, en attendant de connaître le message qu’il pouvait être chargé de me transmettre. Mais au bout d’une demi-heure environ, il me saluait sans révéler la raison de sa visite. Ce scénario s’est répété les trois soirs, le dernier jour de la conférence, alors que la tension atteignait son paroxysme avec des insultes et des accusations sans précédent de la part du président de la conférence, le ministre algérien El Ayachi Yaker, que Dieu le pardonne.
Je suis retourné à l’hôtel en prévoyant de repartir le lendemain pour le Maroc. À ma grande surprise, M. Abdelaziz Khellaf est revenu me voir à la même heure. Au moment de le quitter, j’ai insisté cette fois-ci pour connaître la raison de ses visites répétées, et je lui ai dit :
« Frère Abdelaziz, je vous remercie pour vos visites, mais je ne comprends pas du tout leur raison. Nous passons toute la journée en conférence, et vous et moi sommes exténués et stressés à cause du climat conflictuel imposé par le président de la conférence, dans lequel, je tiens à le souligner, vous n’avez pas participé malgré votre position de chef de la délégation algérienne. Je sais aussi que vous habitez à Alger, et que vos visites retardent votre retour chez vous après 21 heures. Et maintenant, vous me quittez sans me transmettre aucun message, remarque ou commentaire. Pouvez-vous m’expliquer ? »
Il a souri et a simplement dit : « Rien, rien, il n’y a ni message, ni remarque, ni même commentaire. »
J’ai alors insisté : « Alors, comment puis-je expliquer ces visites durant trois jours consécutifs à la même heure ? »
Il a gardé le silence pendant un long moment, puis a répété : « Rien, rien », avant d’essayer de me saluer et de partir. J’ai refusé de le laisser partir sans comprendre la raison de ces visites, surtout dans un contexte aussi tendu entre nos deux pays.
Il a alors souri de nouveau et, sous mon insistance, il a fini par dire : « Frère driss , je venais vous voir avant 20 heures pour que vous ne regardiez pas les informations du soir à la télévision. C’était mon seul but. »
Je l’ai alors embrassé et serré la main chaleureusement, j’étais sur le point d’exploser de joie face à ce geste d’un haut responsable du gouvernement algérien, qui cherchait spontanément à m’épargner de regarder les médias de son pays déverser leur haine sur le mien.
Avant de me quitter, il a conclu en ces termes : « Restons frères, et un jour viendra, incha’Allah, où les raisons de cette tension entre nos hauts responsables disparaîtront. »
Cet épisode est resté gravé dans ma mémoire pendant longtemps et a influencé mon comportement et mes actions futures vis a vis du peuple algerien de manière significative. C’était vraiment un événement surprenant, avec des implications positives pour renforcer le sentiment de sympathie envers ce peuple algérien.
Cela s’est produit à la fin du mois de novembre 1975, comme mentionné plus tôt. Le destin a voulu que je fasse partie de la première délégation marocaine à se rendre en Algérie après la reprise des relations entre les deux pays en 1988, après une rupture de plus de douze ans. À notre arrivée à l’hôtel El Mithak, réservé aux visiteurs officiels de haut rang, en ouvrant la porte de l’ascenseur pour monter vers les chambres, je suis tombé face à face avec M. Abdelaziz Khellaf.
Quelle coïncidence incroyable !
Il m’a embrassé chaleureusement sans prêter attention au ministre marocain M. Abdellah Azmani, qui se tenait à côté de moi, ainsi qu’à mon collègue Hassan Abouyoub, directeur du commerce extérieur à l’époque. Il m’a souri comme à son habitude et m’a dit, sans préambule, comme si nous ne nous étions pas quittés depuis douze ans : « Tu vois, cher Idriss ? Ce que nous avons dit se réalise. » Puis il est parti après que je l’ai présenté au ministre, qui n’a pas compris le sens de ses paroles.
Quelques semaines plus tard, il a été nommé premier secrétaire d’État chargé des affaires maghrébines dans le cadre de l’Accord de l’Union du Maghreb arabe, signé à Marrakech en février 1989.
Le destin a voulu que je me retrouve à ses côtés lors de nombreuses autres occasions, en tant que chef de la délégation marocaine des experts dans les négociations avec la délégation algérienne, tant au niveau bilatéral que maghrébin, y compris lors de la croisière de l’unité organisée par l’association Fès Saïs, qui a réuni des délégations de la société civile des pays membres de l’Union du Maghreb arabe, où nous avons passé plus d’une semaine à bord, visitant les capitales des cinq pays maghrébins.
J’ai également eu l’honneur de l’accueillir chez moi à Rabat en présence de mon ami Hassan Abouyoub, où il nous a parlé en toute sincérité et amitié des difficultés financières que traversait son pays à cette époque, puisqu’il était ministre des Finances avant d’être nommé aux affaires maghrébines.
En livrant ce témoignage en faveur de l’un des hauts responsables algériens, je tiens à souligner que la position officielle de l’Algérie à cette époque ne reflétait pas une opinion unanime au sein de l’administration algérienne contre le Maroc.
Entre parenthèses, je dirais que la prévision de M. Khellaf s’est avérée juste, car dès que la confiance a été rétablie entre les chefs de nos deux pays, les choses ont rapidement retrouvé leur cours naturel. Au point où feu Sa Majesté Hassan II nous a donné pour instructions, en tant que première délégation marocaine à se rendre en Algérie pour participer à la première réunion maghrébine visant à élaborer le projet de statut de l’Union du Maghreb arabe : « Ce que proposent les Algériens, soutenez-le. faites attension seulement de la delegation … »
Deuxième témoignage :
Sur le plan populaire, je vais vous raconter ce que j’ai constaté en termes de sympathie lors de cette visite en Algérie fin novembre 1975, alors que les deux pays étaient sur le point d’entrer en guerre, et que la campagne algérienne hostile au Maroc atteignait son apogée.
Avant la réunion des ministres africains mentionnée plus haut, il y a eu une réunion préparatoire au niveau des experts au Club des Pins, et les membres de la délégation marocaine n’osaient pas quitter l’hôtel ni même parler à aucun Algérien en raison de la campagne médiatique virulente diffusée par tous les médias officiels.
Dans cette atmosphère, j’ai eu l’idée étrange d’aller au stade pour assister à un match de football, car je suis passionné par ce sport et je voulais surtout vérifier par moi-même ce que l’on disait dans cette ambiance sur la haine du peuple algérien envers les Marocains. J’ai tenu a faire ce déplacement au stade malgré l’opposition de tous les membres de la délégation marocaine, qui étaient convaincus que je mettais ma vie en danger, alors que je ressentais le contraire.
J’ai demandé au chauffeur algerien de la voiture officielle mise à la disposition de la délégation marocaine de m’emmener au stade le lendemain. Il a été surpris par ma demande et est probablement allé demander l’autorisation à ses supérieurs avant de revenir à l’heure convenue. Dès que je suis monté dans la voiture, il a immédiatement éteint la radio, qu il ecoutait avant mon arrivée. Je lui ai dit en plaisantant : « Laissez, mon frère, nous écouter la radio. » Il n’a pas répondu ni obéi à ma demande, et quand j’ai insisté, il est resté silencieux pendant un long moment, puis il a dit : « Khatiq » (laisse tomber). Je n’ai pas compris exactement ce qu’il voulait dire, car cette expression est peu utilisée chez nous, mais j’ai eu l’impression qu’il voulait dire : « Laisse ça de côté. » Il est resté silencieux pendant tout le trajet, qui a duré environ une heure, jusqu’à notre arrivée au stade.il ne voulait pas tout simplement que j ecoute la radio qui diffusait en boucle des programmes hostiles au maroc
Il y avait une foule incroyable devantnt les guichets. J’ai demandé à ce chauffeur, qui avait donc éteint la radio pour ne pas entendre les insultes contre mon pays, de me conduire à l’entrée des officiels. Il a été surpris par ma demande. Là, j’ai trouvé aussi une foule incroyable, et la grande porte était fermée avec un responsable qui refusait même de parler aux personnes qui l interpellent, se contentant d’admettre les détenteurs de cartes d’invitation.
Je me suis approché de lui avec difficulté, et après un effort considérable, je lui ai dit à haute voix : « Je suis Marocain membre d’une délégation officielle, et je voudrais assister au match. »
Tout le monde autour de moi a été surpris, y compris le responsable derrière la porte, qui refusait de répondre à toute demande. Il m’a regardé attentivement, étonné, puis m’a dit : « Attendez. » Il a disparu, laissant tout le monde crier et se bousculer, puis il est revenu accompagné d’une personne qui ne s’est pas présentée, se contentant de dire sans préambule : « Suivez-moi. » Je me suis retrouvé assis à ses côtés dans la tribune officielle. J’ai compris qu’il était l’un des hauts responsables de la fédération, peut-être son président. Ce dernier n’a pas osé m’adresser la parole pendant tout le match, se contentant de m’accompagner jusqu’à la sortie du stade en me disant simplement : « Soyez le bienvenu. »
Quand j’ai raconté ce qui s’était passé aux membres de la délégation marocaine à mon retour à l’hôtel, aucun d’entre eux ne m’a cru. Ils pensaient tous que le chauffeur allait me jeter dans un fossé sur le chemin vers Alger, en prétextant un accident de voiture.
Troisième témoignage :
Quelques semaines après cette conférence, alors que je résidais à Tunis, où j exercais la fonction de représentant permanent du Maroc au sein du Comité consultatif du Maghreb arabe, créé au milieu des années soixante pour étudier et proposer des solutions en vue de la cooperation économique entre les pays membres.
Mon bureau au sein du secrétariat général se trouvait à côté de ceux des représentants des autres pays membres, y compris, bien sûr, celui de l’Algérie.
Bien que l’année 1976 ait été l’une des plus dangereuses pour les relations maroco-algériennes, marquée par une confrontation militaire directe debouchant sur la capture de centaines de prisonniers militaires, et que ces escarmouches avaient failli conduire à un affrontement ouvert entre les deux pays à « Amgala » au début de la même année. Dans ce climat conflictuel, le représentant algérien, M. Mohamed El Arabi, me rendait visite dans mon bureau, exprimant son sentiment que ce qui se passait entre nos deux pays n’était que le résultat de divergences d’opinions et d’intérêts au niveau de la direction. Il convient de noter que M. Mohamed El Arabi était l’un des hauts responsables proches, lui aussi, du défunt Belaïd Abdesselam, et je dois dire en toute franchise qu’il est resté pendant ces deux années, 1976-77, le plus proche et le plus sincère des trois autres représentants qui étaient présents avec moi chaque jour au même endroit.
Quatrième témoignage :
Lorsque j’ai été nommé ambassadeur au Koweït à la fin de l’année 1996, lors de la plupart des réunions auxquelles assistaient les ambassadeurs, l’ambassadeur algérien était quelque peu réservé dans sa relation avec moi. Mais je continuais à l’inviter à chaque événement que j’organisais, qu’il soit officiel ou même privé. Au fil des mois, notre relation s’est renforcée, et il a commencé à me rendre visite dans mon bureau pour prendre le thé. Lors d’une de ses visites, il a reçu un appel de l’Algérie, après quoi il m’a informé que son interlocuteur était le directeur des affaires arabes du ministère des Affaires étrangères. Quelle n’a pas été ma joie en apprenant que ce directeur, qui était son supérieur direct, s’appelait Abdelhamid Bouzaher.
Il n’a pas cru que je le connaissais, alors il la rappelé pour lui dire qu’il était en ma compagnie , il m’a surpris en me disant après avoir raccroché : « Si driss, je ne savais pas que vous aviez une relation aussi étroite avec lui. Il m’a donné des instructions à votre sujet : ‘Ce que vous dit Si Idriss et ce qu’il propose sur n’importe quel sujet, suivez-le sans réserve’. » Cela s’est passé en 1997, malgré le fait que les relations entre nos deux pays étaient de nouveau tendues, notamment depuis l’assassinat du regretté président Boudiaf en 1992 et la fermeture des frontières en 1994.
Il est important de préciser que M. Abdelhamid Bouzaher était à l’époque directeur adjoint des affaires arabes, et à ce titre, il a dirigé la première délégation algérienne d’experts à se rendre au Maroc après le rétablissement des relations entre les deux pays au début d’octobre 1988. Étant donné mes responsabilités au ministère des Affaires étrangères à cette époque, j’étais chargé de diriger la délégation marocaine des experts lors de cette rencontre historique.
Sans entrer dans les détails, je vais me contenter de raconter l’événement qui est lié à notre sujet.
Alors que nous étions dans la salle de réunion pour la première rencontre entre les deux délégations, M. Rafiq El Hadaoui, directeur général de la coopération internationale, m’a contacté pour me demander si la délégation algérienne était au courant de ce qui se passait dans leur pays. J’ai répondu par la négative, et il m’a alors informé des violentes émeutes populaires à Alger, que la plupart des chaînes françaises diffusaient en direct.
C’était le 6 octobre 1988, lorsque l’Algérie a connu la plus grande révolte populaire depuis son indépendance, qui a marqué la fin du régime en vigueur en Algérie depuis l’indépendance, c’est-à-dire le système du parti unique et la domination du secteur public sur tous les aspects de l’État. Cela a inauguré une nouvelle ère de multipartisme et d’ouverture à l’économie de marché, qui a conduit, lors des premières élections pluralistes, à l’émergence et à la domination du mouvement islamique, suivies des tragédies de la décennie noire.
Nous étions au début de la première réunion, et j’ai demandé une pause pour consultation, puis j’ai rencontré M. Abdelhamid dans mon bureau pour l informer des événements en cours dans son pays lui laissant bien sûr le soin de décider de la suite à donner à nos réunions. Il m’a demandé de suspendre la réunion et de les ramener d’urgence à l’hôtel « Tour Hassan ». J’ai accompagné la délégation à l’hôtel, où nous avons trouvé M. Abdelhamid Mehri, ambassadeur d’Algérie, qui les attendait.
Face à la confusion du programme officiel, je leur ai proposé, après avoir vu sur une chaîne française des scènes terrifiantes de cette explosion populaire, accompagnées de destructions et d’incendies de bâtiments publics, où nous avons vu ensemble les locaux du ministère du Commerce en feu, que nous nous rencontrions le soir chez moi pour qu’ils puissent consulter et décider de la marche à suivre.
Après le dîner organisé par mon épouse dans un temps record, et après consultation entre les membres de la délégation, composée de plus de trente responsables de divers secteurs économiques, culturels et sociaux, ils ont tous convenu qu’il était nécessaire de rentrer au plus vite dans leur pays.
Comme les vols étaient suspendus, je leur ai proposé de retourner à la frontière terrestre avec les voitures du ministère. J’ai dû organiser la logistique, trouver des chauffeurs et du carburant un samedi, alors que les responsables de ces aspects organisationnels étaient absents.
Après l’apaisement de cette tempête, qui a failli plonger l’Algérie dans une spirale d’instabilité, nous avons repris l’organisation des réunions aux niveaux bilatéral et maghrébin, et nous avons commencé à travailler comme une seule équipe, moi et M. Abdelhamid. Nous avons organisé la première réunion du Comité mixte marocain-algérien, ainsi que plusieurs réunions dans toutes les capitales des pays du Maghreb pour discuter et élaborer le projet de statut de l’Union du Maghreb arabe, adopté en février 1989 à Marrakech par les chefs des cinq États membres.
Je témoigne aujourd’hui que la sympathie exprimée par les membres de la délégation algérienne et de nombreux hauts responsables qui ont participé aux négociations de cette période dorée, y compris M. Belaïd Bessayah, ministre des Affaires étrangères, et avant lui Ahmed Taleb Ibrahimi, était sincère et spontanée, reflétant une volonté ferme de mettre en œuvre les programmes de coopération convenus à tous les niveaux, qui seront malheureusement interrompus de nouveau dès que la confiance entre les dirigeants des deux pays aura été perdue.
Lorsque la confiance a été rétablie entre les défunts Chadli Bendjedid et Hassan II, nous avons assisté à ce rapprochement remarquable dont j’ai parlé plus haut, et il en a été de même lors de la nomination du regretté Boudiaf en 1992.
Mais après l’assassinat de ce dernier, la confiance a de nouveau été rompue, et toutes les ententes qui avaient lancé cette phase dorée de coopération ont été suspendues.
Cependant, les relations entre les deux peuples n’ont pas été affectées par ces positions, et elles se manifestent aujourd’hui dans leur forme la plus éclatante, défiant tous les obstacles et surpassant toutes les barrières, exprimant leur amour et leur solidarité avec leurs frères du peuple marocain.
Driss Ketttani

A PROPOS DES relations maroco-koweïtiennes
Entretien avec M. driss Kettani, ingénieur d’État et ancien ambassadeur de Sa Majesté auprès de l’État du Koweït, sur les relations maroco-koweïtiennes.
Question : Vous avez été nommé ambassadeur de Sa Majesté au Koweït à la fin de l’année 1996. Pourriez-vous nous parler du niveau et de la nature des relations entre les deux pays ainsi que des résultats de votre expérience personnelle dans ce pays frère ?
Réponse : Avant de parler des relations maroco-koweïtiennes, je souhaite adresser mes vœux de rétablissement à Son Altesse l’Émir, Sheikh Sabah, actuellement en convalescence aux États-Unis, en lui souhaitant une pleine guérison, une bonne santé et une longue vie.
Ensuite, je dirais que mon séjour au Koweït, entre la fin de 1996 et la fin de 2001, a été pour moi une opportunité exceptionnelle, marquant ma vie professionnelle et personnelle.
J’ai eu la chance d’être nommé dans ce pays frère, dont je ne connaissais à l’époque que les préjugés véhiculés par certains milieux marocains, évoquant l’entêtement de son peuple et l’avarice de ses responsables.
Question : Cette impression s’est-elle confirmée au cours de votre séjour là-bas ?
Réponse : Dès les premiers mois que j’ai passés dans ce cher pays, j’ai constaté l’inexactitude de cette perception erronée, fondée sur des soupçons sans lien avec la réalité. Dès la présentation de mes lettres de créance à Son Altesse l’Émir, Sheikh Jaber, et grâce à mes nombreuses visites aux diwaniyas, notamment durant le mois de Ramadan, j’ai réalisé que ce peuple fier mérite tout le respect et qu’il éprouve un amour sincère pour le Maroc et en particulier pour feu Sa Majesté le Roi Hassan II.
Question : c est quoi les diwaniyas ?
Réponse : Les diwaniyas sont une tradition unique qui caractérise la vie sociale au Koweït. Elles m’ont beaucoup interesse i car elles correspondent à ma propre conception des relations sociales, basées sur l’ouverture aux autres sans distinction, sans contraintes ni protocole. Ce sont des visites à des rencontres ouvertes, organisées par des personalitees des milieux politiques economiques culturels de la societe civile à des moments prédefinis, sans invitation ni conditions préalables, permettant à quiconque de rendre visite au maître de la diwaniya, même s’il n’est ni un proche ni une meme connaissance, exactement comme j’ai toujours préféré recevoir mes amis et ceux qu’ils amènent avec eux, à porte ouverte et sans formalités.
C’est pourquoi je me suis retrouvé en parfaite harmonie avec une atmosphère qui me permettait de visiter quotidiennement plusieurs diwaniyas et d’interagir avec des dizaines de personnalités politiques et de membres de la société civile, que je rencontrais fréquemment lors de ces visites ouvertes.
Question : Outre le système des diwaniyas, quelles sont, selon vous, les principales caractéristiques qui distinguent l’État du Koweït ?
Réponse : Tout d’abord et avant tout, la « liberté ». Liberté de l’individu et liberté d’expression. Il existe, par exemple, une liberté de la presse quasi absolue, qui n’a pas d’égale dans aucun autre pays arabe, et il y a une liberté du citoyen en général, dans un climat où la loi est respectée de manière plus rigoureuse par rapport à ce qui prévaut dans la région du Golfe, voire dans le monde arabe et islamique.
Deuxièmement, l’existence d’un système juridique émanant d’un véritable parlement, élu en toute transparence , dans le cadre d’une constitution qui n’est pas octroyée par le dirigeant, comme c’est le cas dans la plupart de nos pays arabes et islamiques. C’est une constitution qui a été adoptée par consensus entre la famille régnante, la famille Al-Sabah, et les grandes familles de l’époque, au début des années 1960, c’est-à-dire ce que l’on appelle aujourd’hui les représentants de la société civile, et elle a été respectée de manière significative par les deux parties, sans en altérer le contenu ni les dispositions, pendant plus de cinquante ans.
Troisièmement, une cohabitation remarquable entre les composantes de la société koweïtienne, malgré leur diversité religieuse et sociale. Selon moi, il s’agit d’une société homogène qui mérite d’être le modèle exemplaire pour les pays de la région, car elle prouve qu’il n’y a aucun danger pour ces sociétés du Golfe povant provenir de leurs citoyens chiites par exemple, si l’esprit de liberté y règne et si les spécificités individuelles et la diversité des composantes de ces sociétés sont respectées.
Quatrièmement, un respect notable de la séparation des pouvoirs. Le Parlement, ou Majlis Al-Umma, fonctionne librement, surveillant le gouvernement dans les moindres détails, bien plus qu’il ne légifère. Le système judiciaire jouit d’un haut degré de liberté. Quant au pouvoir exécutif, il est strictement encadré par les dispositions de la constitution, qui donne par exemple aux députés de la nation le droit de choisir le chef de l’État dans un système émiral, le Majlis Al-Umma étant habilité à choisir le prince héritier de la famille régnante, c’est-à-dire le futur dirigeant de l’État. C’est un privilège dont ne dispose aucun parlement dans aucun pays arabe ou islamique ayant un système monarchique ou émiral.
De plus, tout membre du Majlis Al-Umma peut interpeller tout ministre sur n’importe quel sujet, à la manière d’un procès parlementaire, où le ministre est démis de ses fonctions s’il ne parvient pas à convaincre la majorité des députés de la pertinence de ses réponses sur le sujet en question.
C’est là que réside la grandeur de cet équilibre réel et effectif entre les pouvoirs. Autant il est permis au pouvoir exécutif de gerer les immenses ressources financières de l’État dans le cadre du budget convenu entre les deux parties, autant il est possible pour les députés de la nation, en groupe ou individuellement, de surveiller réellement et de contrôler strictement les membres du gouvernement, même s’ils appartiennent à la famille régnante.
Cinquièmement, ce qui m’a impressionné positivement, contrairement à ce que j’avais entendu sur l’avarice des Koweïtiens par rapport aux autres peuples de la région, c’est le contrôle et la réglementation de l’intervention de l’État à tous les niveaux dans la gestion des affaires financières, dans un cadre légal strict, sous la surveillance rigoureuse du Parlement.
Ce que certains qualifient d’avarice koweïtienne est en réalité un phénomène louable et évolué, qui encadre l’intervention de l’État dans un cadre légal écrit, qui ne permet même pas à Son Altesse l’Émir de disposer des ressources financières de l’État selon son bon vouloir, comme c’est le cas dans la plupart des pays arabes, en particulier dans les États du Golfe riches en pétrole. Si le temps le permettait, je vous donnerais des exemples concrets que j’ai moi-même observés sur place, qui confirment la véracité de ce que je viens de dire.
C’est pourquoi l’État du Koweït se trouve généralement en tête des classements mondiaux des pays arabes et islamiques dans divers domaines sociaux et organisationnels, notamment en matière de démocratie et de droits de l’homme.
Évidemment, comme tout système conçu par l’homme, il a ses lacunes et présente des failles. Mais ce ne sont que des imperfections mineures, qui restent acceptables face aux points forts que j’ai mentionnés ci-dessus. La société koweïtienne, malgré sa modernité, reste marquée par un certain tribalisme, qui conduit parfois à des abus et à du favoritisme, difficiles à contrôler sans affecter les équilibres nécessaires à la stabilité recherchée.
Question : Ce que vous avez décrit n’est pas connu du grand public, ni même de la plupart des responsables et intellectuels de notre pays, et peut-être même dans la plupart des autres pays, concernant ce pays frère. Pouvez-vous maintenant nous parler des relations maroco-koweïtiennes ? Comment étaient-elles gérées sous le règne de Hassan II et quelles sont les perspectives sous le règne de Mohammed VI ?
Réponse : Sans entrer dans les détails, je vais essayer de résumer la situation que j’ai trouvée à mon arrivée, où il y avait un malentendu entre les deux parties dans le domaine des investissements. J’ai réussi, dès les premiers mois, à clarifier la situation, notamment du côté marocain, ce qui a conduit à la reprise des investissements koweïtiens au Maroc, qui avaient été interrompus pendant près de vingt ans en raison de raisons juridiques, et non politiques, comme le pensaient certains hauts responsables marocains.
Aujourd’hui, les investissements koweïtiens au Maroc ont atteint, grâce à Dieu, des niveaux élevés, au bénéfice des deux parties.
Quant aux relations politiques, elles ont connu un bond qualitatif remarquable au début des années 1990, grâce aux positions solidaires exprimées par Sa Majesté Hassan II envers l’État du Koweït, son gouvernement et son peuple, à la suite de l’invasion irakienne.
Je vais ici révéler pour la première fois ce que j’ai entendu de la bouche de Son Altesse cheikh Sabah Al-Ahmad ministre des Affaires étrangères pour discuter d’un sujet concernant le Maroc. Il m’a dit : « Faites savoir à Sa Majesté le Roi que ses désirs sont des ordres pour moi, et que s’il me demandait de lui donner cet œil, je lui donnerais les deux. » Puis il a ajouté : « Mes paroles reflètent la réalité et ne sont pas de la flatterie ou des mots creux, comme on pourrait le dire dans certains milieux. » Il a conclu : « Faites savoir à Sa Majesté que ma position dans ce dossier ne changera jamais tant que je serai au pouvoir. »
Question : Quelles ont été les conséquences de cette position positive sur le plan politique et économique ?
Réponse : Politiquement, Son Altesse a œuvré pour soutenir les positions marocaines dans divers domaines, notamment dans le dossier de l’intégrité territoriale. Par exemple, il n’a pas hésité à annuler une réunion du comité préparatoire pour la coopération arabo-africaine, qui devait se tenir au Koweït, dès que je lui ai fait part du désir de Sa Majesté le Roi d’annuler cette réunion en raison de son lien avec notre intégrité territoriale.
Sur le plan économique, l’État du Koweït a fait don au Maroc, en 1999, d’environ deux cents millions de dollars pour financer plusieurs projets sociaux et de développement, dont la construction d’universités dans plusieurs villes marocaines. Ce montant représentait les intérêts accumulés sur un dépôt que le Maroc n’avait pas pu rembourser pendant près de vingt ans.
De plus, l’État du Koweït a accepté notre proposition d’investir le capital du dépôt, d’une valeur de plus de deux cents millions de dollars, au Maroc, plutôt que de le rapatrier en devises étrangères.
Dès que cette solution a été trouvée pour la situation du dépôt, l’Autorité générale pour l’investissement, en tant qu’organisme chargé d’investir les ressources financières de l’État, a pu réaliser de nouveaux investissements au Maroc après une rupture de près de vingt ans, comme je l’ai mentionné, et créer un nouveau fonds d’investissement dans lequel d’importants montants financiers ont été injectés.
Question : Votre interaction positive avec cette société koweïtienne a donc contribué à renforcer les relations avec ce pays frère ?
Réponse : Je n’ai jamais vécu une telle harmonie avec une société dans laquelle j’ai vécu, ayant passé de nombreuses années dans différents pays, autant que je me suis senti en phase avec les frères koweïtiens et autant que j’ai échangé sincérité et respect avec leurs dirigeants.
Je me suis retrouvé dans ce pays hospitalier à vivre dans une société jouissant de la liberté d’exprimer son opinion, de choisir ses représentants et de surveiller ses dirigeants dans les limites de la loi convenue, avec bien sûr quelques abus, comme je l’ai mentionné, commis par certains individus et qui sont difficiles à éviter.
Je peux donc résumer les relations maroco-koweïtiennes telles que je les ai observées à cette époque, c’est-à-dire à la fin des années 1990, par une pleine entente au niveau des dirigeants et un malentendu injustifié au niveau des gestionnaires des affaires publiques et des élites, notamment du côté marocain.
Je témoigne donc que ce que j’ai observé tout au long de mon séjour au Koweït, à la fin du règne de Hassan II et au début de celui de Mohammed VI, confirme l’amour sincère que le peuple koweïtien et ses dirigeants éprouvent pour leurs frères marocains
DRISS kETTANI.
Rabat, le 12 septembre 2019.

À propos du 8 mars
En ce jour (8 mars) de l’année 1990, je me trouvais dans la ville de Québec, la capitale de la francophonie au Canada, pour effectuer des visites de terrain de plusieurs projets financés par l’Organisation internationale de la francophonie, où je travaillais depuis le 1er janvier de cette même année en tant que directeur général des affaires administratives et financières.
À ma grande surprise, lors de ces visites, la majorité des responsables des institutions concernées étaient des femmes. J’ai dû, à chaque visite, retirer et remettre les manteaux d’hiver des hôtesses et accompagnatrices, selon la tradition en vigueur dans ce pays, tout au long de cette journée du 8 mars qui coïncide avec la Journée internationale de la femme, instituée par les Nations Unies en 1975.
J’ai accueilli ce geste avec joie, voyant dans cette tradition de ce pays lointain et extrêmement froid, un signe d’estime et de respect pour les femmes. Je me suis alors dit que, nous, en tant que communauté musulmane, aurions dû être les premiers à mettre en place un tel hommage, puisque notre Prophète n’a cessé de nous encourager à le faire, même dans ses dernières recommandations sur son lit de mort.
Cela m’a rappelé la célèbre citation d’un penseur égyptien (que je crois être Taha Hussein) après son retour en Égypte, après avoir passé plusieurs années en France au début du siècle dernier : “J’ai trouvé les véritables principes de l’islam appliqués dans un pays non musulman.”
Aujourd’hui, je constate, dans mon pays musulman et peut-être dans la plupart des pays du monde islamique, une absence quasi totale de reconnaissance de cette journée où les femmes sont honorées dans la plupart des pays occidentaux non musulmans.
Je tiens à exprimer mes regrets et mes excuses à toutes les femmes qui n’ont pas été honorées comme il se doit en cette journée qui leur est dédiée.
Idriss El Kettani – Ancien Ambassadeur
N B : J’ai déjà vécu des circonstances similaires lorsque j’étais encore étudiant, lors d’une visite au début des années 1960 au Danemark et en Suède, où j’avais remarqué comment le rôle des femmes dominait dans ces sociétés nordiques européennes. Cependant, à l’époque, je n’avais pas la profondeur analytique nécessaire pour comprendre pleinement ce phénomène distinctif et le comparer à la situation dans nos pays musulmans, où le rôle des femmes a été dévalorisé, sinon opprimé, et leurs droits ont été occultés pendant des siècles.
Il m’attriste d’en conclure, à la lumière d’un rapport d’experts occidentaux qui ont comparé les pays selon l’application des enseignements de l’islam sur le plan mondial, en se basant sur 113 principes islamiques tirés du Coran et de la Sunna, tels que la justice, les libertés, l’économie et la répartition des richesses, que des pays non musulmans figurent en tête de ce classement (en particulier l’Irlande, le Danemark, la Suède), alors que le Maroc, pays du Commandeur des Croyants, avec ses dizaines de milliers de mosquées et de sanctuaires, se trouve en bas de ce classement (120e), derrière la Malaisie (33e), le Koweït (42e), la Turquie (71e) et la Tunisie (72e).
Quelle ironie !
Pour plus d’informations sur cette étude, consultez ce lien.

Sommet du G20 pour les riches en dehors des Nations Unies
Journal Akhbar Al-Youm : Numéro 3345
désolé pour cette traduction approximative du texte publié en arabe
Un sommet virtuel du Groupe des vingt (G20), composé des 19 pays les plus avancés plus l’Union européenne, s’est récemment tenu. En réalité, ce groupe représente les pays riches qui dominent environ 85 % du commerce mondial et se réunissent chaque année pour définir et orienter les politiques économiques, financières et sociales mondiales, et non pas pour la consultation et la coordination comme ils le prétendent.
Il convient de rappeler qu’un débat mondial organisé par des organisations non gouvernementales s’est tenu à Dakar en 2011, incitant les pays et les peuples du tiers-monde à s’opposer aux actions de ce rassemblement dominant. Celui-ci a en fait été créé pour neutraliser le rôle des institutions spécialisées des Nations Unies dans le développement, qui avaient autrefois accompli leurs missions avec une efficacité remarquable, notamment au milieu des années 1970.
Pendant cette période dorée de la coopération multilatérale, initiée après la guerre d’octobre 1973 et encouragé par l’augmentation des prix du pétrole et des matières premières exportées par les pays pauvres ou en voie de développement, ces institutions onusiennes, qui garantissaient aux pays pauvres le droit de défendre leurs intérêts, avaient organisé des rencontres mondiales intensives. Ces rencontres ont conduit à l’idée de créer un “nouvel ordre économique international”, une idée que les pays développés n’ont accepté de négocier qu’à contrecœur et sous la pression du Mouvement des non-alignés, alors à l’apogée de son influence. Ce mouvement a souvent soutenu les revendications des pays en développement, qui étaient au nombre de 125 à l’époque.
La première étincelle de ce vaste travail est née d’une réunion des pays producteurs de matières premières essentielles, qui s’est également tenue à Dakar en 1974.Le Maroc, en tant que producteur et exportateur de phosphates, y a participé avec une délégation importante dont je faisais partie. La revendication principale était la création d’un nouvel ordre mondial chargé de fixer les prix de ces matières premières avec la participation de toutes les parties concernées, et non selon les prix déterminés par les marchés de Londres en fonction de l’offre et de la demande, sans tenir compte des coûts de production ni des besoins de développement des pays producteurs.
De nombreuses réunions ont été organisées entre 1974 et 1979 autour de cette revendication principale, dans diverses capitales mondiales où se trouvent les sièges des organisations des Nations Unies, telles que la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement à Genève, l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel à Vienne, et la Quatrième Commission chargée du développement économique et social à New York. De nombreuses réunions de coordination régionales ont également été organisées entre les pays en développement pour coordonner leurs positions et présenter leurs revendications aux groupes de pays développés, désigné par le système des Nations Unies sous l appellation le groupe “B”.
À cette époque, j’étais directeur de cabinet du ministre du Commerce, de l’Industrie, des Mines, de l’Énergie, de la Pêche et de la Marine marchande, M. Abdelatif Ghassassi, et je représentais le Maroc dans la plupart de ces réunions intensives, qui se tenaient à un rythme soutenu, à raison de deux réunions par mois. Je voyageais d’un continent à l’autre pour participer à ces réunions ministérielles (Dakar Nayrobi Pérou, Mexique, Nations Unies à New York, Philippines, Sri Lanka, Kenya, Zaïre, , Algérie, Addis-Abeba, Genève, Vienne…).
Nous étions très enthousiastes à l’idée de faire aboutir ce travail colossal, à travers lequel nous espérions imposer un nouvel ordre economique international permettant à nos pays producteurs de matières premières de contrôler la fixation des prix de ces matières en coordination avec les pays consommateurs malheureusement, ces revendications sont restées sans résultat significatif. Aujourd’hui, le Groupe des vingt, composé uniquement des pays riches, contrôle la plupart des décisions, en l’absence totale de représentants des pays en développement.
Driss Kettani
ancien ambassadeur

Akhannouch doit revoir ses comptes et restituer les profits indus du carburant
Driss Ghali Kettani, économiste ayant travaillé depuis 1966 comme ingénieur en chef au ministère charge de l’Industrie, ainsi qu’en tant que conseiller économique au Bresil et ancien ambassadeur au Koweït, donne son avis dans cette interview sur la problématique des prix des carburants au Maroc et propose des solutions pratiques pour protéger les consommateurs et faire face à la cupidité des entreprises.
Interview réalisée par Abdelhaq Belchkar
abelachgar@gmail.com
– Depuis la libéralisation des prix des carburants dans notre pays, il y a trois ans, ce secteur a connu des développements qui ont permis aux entreprises de réaliser des profits exceptionnels qualifiés d’immoraux. En tant que conseiller économique, ingénieur en chef et ancien responsable dans le secteur des mines, de l’industrie et de l’énergie, comment avez-vous suivi ce débat ? Quelles solutions proposez-vous pour sortir de cette situation complexe ?
– J’ai suivi dans les médias diverses propositions au cours des derniers mois, et certaines ont été discutées récemment au Parlement. Il y a aussi la position du ministre concerné, Lahcen Daoudi, qui contredit celle du chef du gouvernement et secrétaire général de son parti. Mais la plupart de ces propositions restent loin des attentes des consommateurs, qui demandent que l’État les protège contre les agissements illicites des entreprises de distribution et qu’il les oblige a restituer les surprofits exceptionnels estimés à dix-sept milliards de dirhams, selon le président de la commission parlementaire, Abdellah Bouanou, chiffres confirmés par son groupe parlementaire sans être réfutés de manière catégorique par les entreprises concernées.
– Mais M. Daoudi a nié que ces entreprises aient réalisé des profits de cette ampleur, et a déclaré qu’il n’était pas nécessaire pour l’instant de fixer un plafond pour les prix des carburants, se contentant de surveiller leur évolution via un programme électronique ?
– Ces profits exceptionnels ont été confirmés officiellement par le président de la commission parlementaire, et les entreprises concernées ne les ont pas démentis de manière catégorique. Il est clair qu’ils ont été réalisés dans des conditions suspectes, suggérant une collusion des entreprises de distribution aux dépens des consommateurs, contre les règles de la concurrence loyale et en l’absence de tout contrôle de l’État. En tout cas, c’est ce que les boycotteurs ont conclu, convaincus de cette collusion contre eux, et ont décidé de continuer à boycotter la société « Afriquia », qui domine le marché de la distribution des carburants, jusqu’à ce qu’ils soient convaincus que les bénéfices des entreprises de distribution restent raisonnables, et qu’ils récupèrent ce qui leur a été pris de manière injuste.
En tout état de cause, ces profits excessifs sont immoraux, inhumains, et socialement, ainsi que religieusement, inacceptables car ils enrichissent de manière démesurée les riches au détriment des pauvres qui s’appauvrissent davantage, ce qui contredit les principes de solidarité prônés par notre religion.
– Quelle solution pensez-vous être efficace pour sortir de cette situation complexe ?
– Théoriquement, il existe de nombreuses solutions qui sont partiellement ou totalement appliquées, parfois de manière complémentaire, dans différentes régions et pays du monde. Mais je vais me contenter de rappeler ce qui me semble adapté à la situation de notre pays dans les circonstances actuelles et futures :
La première proposition est de libéraliser le secteur de la distribution des carburants.
Parmi les solutions efficaces appliquées dans la plupart des pays du monde, en particulier dans le monde libre, figure l’application du principe de la « liberté d’établissement », comme c’est le cas pour la plupart des secteurs de production, de commerce et de services. L’État se contente de fixer le cadre juridique via des lois et des procédures réglementaires, qui prennent parfois la forme d’un cahier des charges, donnant à tout intervenant le droit d’exercer la profession dans le cadre des conditions fixées, sans avoir besoin de licence préalable de l’État, mais avec un contrôle strict et permanent pour s’assurer que ces lois sont respectées par la suite. Cela diffère du système de licences en vigueur dans notre pays pour ce secteur, comme c’est le cas pour le secteur des transports, par exemple, un système hérité du colonialisme français, qui favorisait certaines entreprises au détriment d’autres, permettant ainsi un monopole au profit d’entreprises choisies par le colonisateur avant l’indépendance. Ce système constitue une des principales bases de l’économie de rente et est encore largement utilisé pour organiser différents secteurs de notre pays, malheureusement.
Imaginez si toute entreprise marocaine, remplissant les conditions requises, pouvait entrer dans ce secteur lucratif simplement en respectant un cahier des charges pour exercer la profession, le nombre d’entreprises augmenterait, rendant toute collusion entre elles difficile, et les bénéfices seraient répartis entre de nombreux intervenants au lieu d’être concentrés dans un nombre limité d’entreprises, choisies pour la plupart par le colonisateur avant l’indépendance. Il n’y aurait pas eu cent trente stations-service supplémentaires récemment attribuées à Afriquia, une entreprise qui dominait déjà le secteur.
– Pensez-vous que cela suffirait à empêcher la collusion dans ce secteur ?
– Je crois que la liberté d’intervention et d’établissement reste le meilleur moyen de lutter contre la corruption et de mettre fin à l’économie de rente, que le parti de M. Daoudi a toujours dénoncée. Au lieu de libéraliser les prix, l’État aurait dû défendre la libéralisation du secteur de la distribution des carburants en abolissant le système de licences, comme principal levier pour libéraliser les prix ultérieurement. De cette manière, l’État aurait garanti une véritable concurrence au profit du consommateur, au lieu de permettre à un petit nombre d’entreprises de continuer à monopoliser le secteur tout en les laissant augmenter les prix sans plafond ni contrôle.
– Quelle est la deuxième proposition ?
– Créer une entreprise nationale de distribution des carburants, sous la tutelle de l’État, pour réguler les prix du marché et ainsi limiter toute hausse excessive qui pourrait résulter d’une collusion des entreprises privées du secteur. Cela obligerait ces entreprises à ne pas dépasser des marges raisonnables sur les prix fixés par l’État à travers cette entreprise nationale. C’est une solution qui a été appliquée par le passé et qui est encore utilisée dans de nombreux pays, et il n’y a aucune raison légale pour qu’elle ne soit pas mise en œuvre dans notre pays dès que possible.
– Et qu’en est-il de la politique de fixation des prix ?
– C’est la troisième proposition, un système de fixation des prix par l’État, comme c’était le cas avant la libéralisation des prix, tout en maintenant la suppression des subventions par la Caisse de compensation. C’est le minimum demandé par les boycotteurs.
– Faut-il comprendre que l’ancien Premier ministre Benkirane a opté pour la libéralisation des prix sans garanties pour protéger les consommateurs ?
Je crois que l’erreur majeure de Benkirane est qu’on lui a présenté la suppression des subventions de l’État pour les carburants comme une opportunité, car l’État pouvait se retirer des subventions sans que le consommateur ne ressente la différence, étant donné la baisse des prix mondiaux à ce moment-là. Ils ont saisi cette occasion pour introduire la suppression du contrôle des prix sous le prétexte de la libéralisation du secteur. Je suis convaincu que si l’État n’avait pas abandonné son rôle dans la fixation des prix lorsqu’elle a cessé de subventionner ces produits, les entreprises de distribution, en particulier Afriquia, n’auraient pas pu réaliser ces bénéfices colossaux en si peu de temps.
– Qu’en est-il du plafonnement des prix ?
– Oui, il est possible de maintenir la situation telle quelle, tout en se contentant de fixer un plafond des prix chaque mois en fonction des cours mondiaux du pétrole brut, en définissant une marge de bénéfice raisonnable pour les entreprises de distribution (c’est le minimum acceptable). C’est une solution simple et applicable dans les plus brefs délais, sans revenir à un système de contrôle des prix. Elle laisse aux entreprises la liberté de fixer les prix à l’intérieur du plafond. Il est important de souligner la nécessité de fixer ce plafond par décret du Premier ministre, et non par une simple circulaire temporaire comme l’a récemment mentionné M. Daoudi.
– Mais même cette solution ne protège pas les consommateurs en cas de forte hausse des prix mondiaux ?
– J’ai toujours défendu la nécessité de fixer un plafond maximum convenu par l’État, qui ne peut être dépassé quelles que soient les fluctuations des marchés mondiaux du pétrole. Étant donné que l’État ne subventionne plus ce produit vital ni ne fixe plus ses prix, il est évident que le consommateur ne peut pas faire face à des hausses sans limite des prix mondiaux, surtout si le prix du diesel dépasse 13 dirhams par litre, ce qui est un scénario envisageable même à court terme, compte tenu des tensions internationales, notamment dans la région du Golfe. C’est pourquoi je propose que l’État annonce dès maintenant ce plafond maximum, pour rassurer les consommateurs et leur faire accepter la poursuite de la libéralisation des prix à l’intérieur du plafond mensuel fixé.
– Une des raisons du boycott de la société Afriquia, qui domine le secteur des carburants, est qu’elle a réalisé des bénéfices exceptionnels jugés déraisonnables, tout comme les autres entreprises. Comment ces bénéfices excessifs peuvent-ils être restitués ?
– La solution que je trouve juste, équitable et facile à mettre en œuvre, qui répond à la demande des consommateurs et mettrait fin au boycott, serait que toutes les entreprises de carburants restituent directement aux consommateurs les bénéfices exceptionnels qu’elles ont réalisés au-delà de leurs profits normaux depuis la suppression des subventions, en réduisant d’un dirham le prix plafond fixé par l’État chaque mois, jusqu’à ce que le montant total de ces déductions couvre l’intégralité des bénéfices exceptionnels réalisés par ces entreprises. De cette manière, les consommateurs récupéreraient directement, je dis bien directement, ce qui leur a été pris, en récupérant un dirham par litre pour le diesel, et un montant équivalent à convenir pour les autres carburants. C’est une proposition que je trouve juste, équilibrée et équitable pour toutes les parties, car elle permettrait à l’État de rétablir sa crédibilité, aux consommateurs de récupérer ce qui leur a été pris injustement en l’absence de contrôle de l’État, et à la société Afriquia de revenir à une situation normale. Dans le même temps, cela obligerait les autres entreprises qui ont profité du boycott d’Afriquia à restituer également aux consommateurs ce qu’elles ont pris de manière déraisonnable.
– Le Parti Authenticité et Modernité (PAM) a proposé à la Chambre des représentants que l’État réduise le prix des carburants d’un dirham par litre en le prélevant sur la taxe sur la consommation des carburants ?
– C’est une proposition que je trouve au minimum injuste envers l’État, les consommateurs et les citoyens. Comment peut-on imaginer que les représentants de la nation, quel que soit leur appartenance politique, demandent à l’État de rembourser aux consommateurs ce que les entreprises leur ont pris injustement ? En faisant cette proposition, ils garantissent aux entreprises de distribution de carburant de conserver ce qu’elles ont pris dans les poches des Marocains dans des conditions suspectes, tout en demandant à l’État de compenser les consommateurs au nom de ces entreprises, sous prétexte de défendre les consommateurs.
– Concernant le plafonnement des prix des carburants, il est facile à appliquer, mais il semble qu’Afriquia puisse le refuser, car jusqu’à présent, elle donne l’impression qu’elle n’est pas concernée par le boycott et tout ce qui se dit sur le sujet ?
– En effet, il est clair que cette entreprise, qui a réalisé des bénéfices exceptionnels lui permettant de résister au boycott pendant des mois, mise sur le temps pour que l’État trouve une solution à sa place et pour que ce boycott s’estompe progressivement. Comme si elle ne prenait en compte les revendications des consommateurs pour récupérer ce qui leur a été pris en l’absence de contrôle de l’État, et qu’elle ne s’intéressait qu’à des gains excessifs aux dépens des citoyens, tandis que la société Centrale Laitière a procédé à une auto-révision de ses prix en répondant, même partiellement, aux demandes des consommateurs. M. Akhannouch, propriétaire d’Afriquia, devrait revoir ses comptes de manière raisonnable, en tenant compte de tous les éléments nécessaires. Sur le plan national, il doit au moins préserver une partie de la réputation de son défunt père, qui a combattu le colonisateur pendant la période du protectorat français pour défendre les droits de ce peuple à la liberté et à une vie digne. Son père utilisait une partie de ses moyens financiers pour soutenir les familles des nationalistes pendant qu’il était emprisonné, comme me l’a raconté feu Abdelkrim Fallous, qui partageait sa cellule.
Sur le plan matériel, je lui rappelle qu’il a accumulé une fortune considérable en peu de temps, en plus du pouvoir et de l’influence qui lui ont permis de protéger et de renforcer ses multiples entreprises. Quant au plan politique, si cette situation est perçue par les boycotteurs comme un défi et une provocation à leurs revendications, elle pourrait mettre fin prématurément à ses ambitions politiques qu’il affiche encore lors de nombreux rassemblements, où il semble viser la présidence du prochain gouvernement. Je lui propose, comme solution à cette situation complexe qui pourrait s’aggraver s’il ne prend pas l’initiative, à l’instar de ce qu’a fait la société Centrale Laitière en réduisant ses prix, d’adopter lui-même la solution visant à restituer aux consommateurs ces bénéfices exceptionnels, et pourquoi pas de le présenter lui-même au peuple marocain, en tant qu’initiative personnelle pour contribuer à la stabilité de ce pays paisible sur des bases justes, s’il souhaite vraiment le bien et la stabilité de ce pays, s’il croit en la justice sociale.
driss Ghali Kettani

La loi A LA CARTE
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