Les déclarations de M. Lekjaa sont irrecevables : halte aux faux-fuyants !


Monsieur Fouzi Lekjaa est apparu dans une vidéo annonçant le lancement d'une série de capsules audiovisuelles destinées à clarifier sa communication et à expliciter l'ensemble des éléments entourant sa décision de s'engager dans l'arène politique. Dans cette première intervention médiatique, il a insisté sur un postulat fondamental selon lequel ses attributions de ministre chargé du Budget prendraient fin dès l'élaboration de la loi de finances, et qu'une fois celle-ci adoptée par le Parlement, chaque ministre deviendrait seul responsable de l'exécution de ses dispositions dans le cadre des prérogatives qui lui sont dévolues.
Cette justification tend à le faire passer pour totalement étranger aux décisions qu'il s'emploie aujourd'hui à fustiger, tout en nous promettant d'œuvrer à les éviter à l'avenir — s'appuyant à cet égard sur le dossier des « farraqchia » (vols de bétail et spéculation) —, tout en feignant d'ignorer d'autres graves mesures arrêtées par le gouvernement, comme si elles ne le concernaient en rien.
M. Lekjaa semble avoir oublié qu'il est membre à part entière de ce gouvernement et que ses décisions sont adoptées avec l'assentiment de l'ensemble de ses ministres, y compris le sien propre. Chose plus singulière encore, d'autres ministres au sein de cette même équipe gouvernementale, avec à leur tête M. Nizar Baraka, se mettent à leur tour à contester les décisions de leur propre exécutif, comme s'ils avaient brillé par leur absence lors des réunions du Conseil de gouvernement !
Est-il concevable, tant sur le plan constitutionnel que politique, que M. Lekjaa et ses soutiens émettent la moindre critique publique à l'encontre d'une décision adoptée en Conseil de gouvernement en sa présence, quand bien même il l'aurait vivement combattue lors des délibérations ? Ignore-t-il qu'à partir du moment où une décision est entérinée au Conseil de gouvernement, elle s'impose obligatoirement à l'ensemble des ministres en vertu du principe cardinal de « solidarité gouvernementale » ? Aurait-il oublié ou feint-il d'ignorer que toute décision issue du Conseil engage le gouvernement en tant qu'organe exécutif collégial et indivisible, et ne saurait être imputée à un ministre déterminé ou à une formation politique plutôt qu'à une autre ?
Si vous discerniez réellement, Monsieur Lekjaa, une quelconque dérive dans le dossier des « farraqchia », et si cette décision heurtait véritablement vos convictions au point de refuser d'en assumer la responsabilité solidaire, il ne vous restait qu'à présenter votre démission et à quitter vos fonctions ministérielles avant de vous répandre en récriminations publiques.
Prendre la parole aujourd'hui pour attaquer une décision gouvernementale tout en continuant à exercer vos charges ministérielles constitue un manquement flagrant à la cohésion et à la solidarité gouvernementales. Si le gouvernement était capable d'affirmer son autorité et d'exercer pleinement ses prérogatives, le Chef du gouvernement aurait immédiatement proposé votre révocation.
Où en sommes-nous aujourd'hui de ces véritables hommes d'État qui plaçaient les principes bien au-dessus des maroquins ?
Il me plaît d'évoquer ici la posture historique de feu le Président français François Mitterrand, alors ministre d'État dans le gouvernement de Joseph Laniel en 1953. Mitterrand avait préféré remettre sa démission, refusant de s'associer à la décision du Conseil des ministres arrêtant la déposition de Sa Majesté le Roi Mohammed V et son exil forcé avec sa famille en Corse puis à Madagascar.
Et même si vous n'aviez été, Monsieur Lekjaa, qu'un simple directeur du Budget constatant que les deniers de l'État allaient être dilapidés dans ce dossier ou dans d'autres affaires, il vous appartenait d'attirer par écrit l'attention de votre hiérarchie. C'est exactement ce que fit M. Abdellatif Jouahri à la fin de l'année 1974, lorsqu'il rédigea son célèbre mémorandum d'alerte sur la trajectoire des finances publiques alors qu'il n'était que directeur à Bank Al-Maghrib. Ce mémorandum courageux fut examiné par le Conseil de gouvernement présidé par M. Ahmed Osman (puisse Dieu lui prêter longue vie), et dont j'avais personnellement suivi le cheminement et les débats en ma qualité de chef de cabinet de feu Abdellatif Guessous, ministre du Commerce, de l'Industrie, des Mines et de la Marine marchande.
Où en sommes-nous aujourd'hui de ces hommes qui incarnaient véritablement la noblesse et l'excellence des grands serviteurs de l'État ?
Ce double langage regrettable dans le discours politique est devenu une stratégie courante pour se soustraire à la reddition des comptes. Vos propos, Monsieur Lekjaa, sont donc irrecevables, et halte aux faux-fuyants !
Driss Ghali Kettani